ROMAN
Albin Michel
Parution le 3 février 2025
Agnès Ledig retourne dans la forêt vosgienne qu’elle aime tant. Dans Répondre à la nuit, on retrouve certains personnages croisés dans ses deux derniers romans, notamment Rémy et Clémence, cette dernière s’étant rebaptisée Témis. Rémy et elle ont souhaité changer de vie, le premier en devenant bûcheron, la seconde en montant son salon de tatouage.
Après Un abri de fortune (Albin Michel, 2023) qui vantait déjà les mérites du repli en pleine nature, Agnès Ledig s’enfonce encore un peu plus profondément dans le monde sylvestre, et donne à son dernier roman des allures de thriller. La forêt peut être le lieu de la renaissance mais aussi de la sauvagerie. Un cadavre est retrouvé et la petite communauté, avec ses notables et ses parias, se retrouve sous le feu des projecteurs. La romancière amène également un deuxième mystère : un couple clandestin semble s’être formé sans que l’on connaisse son identité dans un premier temps : a-t-il un rapport avec cette mort violente dans les bois ? Ce qui ne fait pas mystère cependant, ce sont les préoccupations très actuelles qu’aborde le dernier roman d’Agnès Ledig.
Le personnage d’Éloïse est une jeune zadiste qui pratique le woofing, sorte de tourisme alternatif consistant à travailler dans des exploitations biologiques contre le gîte et le couvert. Une manière différente de vivre, point commun à plusieurs personnages à l’instar de Victoire qui vit en parfaite symbiose avec son environnement naturel. Pratiquant le troc, indépendante, anticonformiste, c’est un peu la papesse de la décroissance ! À l’autre extrême de l’échiquier, on trouve Pierre Richemont, personnalité locale, chef d’entreprise influent, chasseur un peu trop zélé et mâle dominant comme le veut l’expression consacrée. Loin de chercher à cohabiter avec le vivant comme les autres protagonistes, il l’exploite sans vergogne (et fait de même avec les humains). À l’heure où la société se divise autour des questions du climat, Répondre à la nuit soulève quelques sujets brûlants : comment contrebalancer ce « mouvement global [qui] emporte tout comme une lente coulée de lave qui brûle, recouvre, détruit ceux qui ne suivent pas le mouvement » ? Quid de l’action violente ? La forêt vosgienne est le théâtre de sentiments exacerbés : amour et passion, colère et vengeance… Dans un monde où les clivages sont de plus en plus apparents (entre ceux qui veulent la rentabilité avant tout et les autres qui veulent laisser faire la nature), Agnès Ledig semble vouloir prôner le dialogue, même avec les chasseurs chez lesquels elle ne veut pas voir qu’une caricature de tireurs fous, loin d’une « posture figée et stérile ».
Marc Vincent